Le FIFO à Raiatea : regarder le Pacifique depuis le Pacifique
Mercredi 25 mars, 18 heures. La semaine avait été pluvieuse mais ce soir-là il restait encore un peu de lumière. Dans la cour du lycée des Îles Sous-le-Vent à Uturoa, des élèves finissaient de vendre des ma’a pour financer leur voyage aux États-Unis. Je connaissais l’endroit : c’est ici que j’interviens depuis quelques semaines avec des collègues de la bibliothèque pour animer un jeu sur la gestion de budget avec une classe de quatrième. Un lycée qui fait désormais partie de mon quotidien sur l’île.
J’ai salué les membres des deux associations organisatrices. La représentante du FIFO venait d’arriver. On a échangé quelques mots sur le documentaire de la veille, sur les questions des spectateurs. Puis j’ai aidé à la vente des t-shirts avant que tout le monde s’installe. La séance commençait à 18h30. Ce n’est pas une salle de cinéma comme en métropole : c’est un écran, des chaises, une cour ouverte, des bruits de dehors qui entrent, parfois un scooter au loin, parfois le vent dans les arbres. Un cinéma presque en plein air.

Les gens arrivaient petit à petit, certains que je commence à reconnaître ici, d’autres que je n’avais jamais vus. Je pensais que le public serait surtout composé de Popa’a, un peu comme lors du salon du livre. En réalité, la salle était très mélangée : des habitants de Raiatea, des jeunes, des moins jeunes, des familles. Le fait que la projection ait lieu dans un établissement scolaire change l’ambiance. Ce n’est pas un lieu de spectacle, c’est un lieu de vie. On n’entre pas dans un cinéma, on entre dans un endroit que beaucoup connaissent déjà.
C’est aussi ça, le FIFO hors-les-murs : le festival vient dans les espaces du quotidien, pas l’inverse. Le FIFO, Festival International du Film Océanien, tenait cette semaine sa 23e édition en version décentralisée, après les projections à Tahiti. À Raiatea, l’événement était porté par deux associations : Lire sous le Vent, la bibliothèque associative dont je fais partie, et A Nui Taputapuatea, une association ancrée dans la culture polynésienne, qui réunit jeunes et anciens autour de la transmission des chants, de la langue, de l’histoire et de la mémoire culturelle, notamment à travers le himene tarava. Passer ces quelques jours aux côtés de ses membres a été l’une des bonnes surprises de la semaine : des gens attachés à leur culture, généreux dans le partage, qui font beaucoup pour Raiatea.
L’organisation n’avait pas été simple. Une réunion à la bibliothèque pour choisir les films, des intervenants difficiles à trouver dans les délais, le lycée à mobiliser. Tout repose sur peu de monde et beaucoup de volonté. C’est une constante ici, et c’est aussi ce qui rend ces événements précieux. Sur une île comme Raiatea, ces moments culturels ne sont pas si nombreux. Alors quand ils existent, ils deviennent plus que des projections : ce sont des moments où les gens se retrouvent.
J’ai vu quatre films en deux soirs, le mercredi et le jeudi, famille oblige. J’ai raté les premières minutes de chacun, occupé à vendre des t-shirts ou à finir une conversation. Et j’ai découvert malgré tout quatre documentaires qui m’ont chacun touché différemment.

Nga Hinarere : Rapa Nui vue depuis une autre île du Pacifique
Je dois l’avouer : les premières minutes du film m’ont laissé sceptique. Des archéologues, des fouilles, une narration qui prenait son temps. Je regardais autour de moi, je me concentrais. Et puis quelque chose s’est passé.
Nga Hinarere raconte l’histoire de Rapa Nui, l’île de Pâques, à travers le regard des enfants des archéologues qui ont participé à l’expédition de Thor Heyerdahl en 1955. À l’époque, l’île vit encore sous l’autorité de la marine chilienne. L’expédition braque les projecteurs du monde sur les moai renversés, mais c’est un autre film qui se joue en parallèle : celui d’un peuple, les Rapa Nui, qui relève la tête de leurs ancêtres et restaure une mémoire confisquée.
À la fin du film, l’un des hommes raconte un accident survenu à cette époque. Ils avaient voulu remercier les habitants en emmenant des enfants de l’école faire le tour de l’île en bateau. Une vague est arrivée, trop vite. Lui a été projeté contre le récif, puis rejeté sur la terre par une autre vague. Quand il a repris ses esprits, les enfants étaient dans l’eau. Certains ont été sauvés, mais le professeur et deux enfants sont morts.
Pendant des années, il a vécu avec l’idée qu’il avait échoué. Puis il a été invité à revenir sur l’île, presque cinquante ans plus tard. En se baladant dans la rue, une femme a couru vers lui et lui a dit que sans lui, elle ne serait pas là aujourd’hui. Il ne se souvenait même plus l’avoir sauvée : elle s’était accrochée à lui dans l’eau, et il avait cru pendant des années que c’était un rêve.
À ce moment-là, j’ai regardé autour de moi. La salle était silencieuse, mais on voyait sur les visages que tout le monde ressentait la même chose. Ce n’était plus seulement un documentaire sur Rapa Nui, c’était une histoire humaine, et on la vivait tous ensemble dans une cour de lycée à Raiatea.
Rapa Nui fait la moitié de Taha’a. Je ne connaissais de l’île que ses statues, comme tout le monde. Ce film m’a donné envie de comprendre leur culture, leur histoire, leur résistance. Et le regarder depuis Raiatea change quelque chose dans la façon de le recevoir. Ce n’est plus une curiosité lointaine. C’est une voisine qu’on ne connaît pas encore.
En métropole, Rapa Nui reste souvent une île mystérieuse avec des statues géantes et des théories plus ou moins sérieuses. Ici, ce n’est pas une énigme archéologique, c’est un autre peuple du Pacifique, avec une histoire de colonisation, de terres confisquées, de culture qu’on essaie de préserver. En regardant ce film à Raiatea, on comprend que les histoires des îles se ressemblent souvent, même quand elles sont à des milliers de kilomètres les unes des autres.
Being Nivean : une question qui dépasse Niue
En décembre, on était en Nouvelle-Zélande. On est passés à côté de Niue sans même savoir que ça existait vraiment. Being Nivean me l’a rappelé assez sèchement.
Le film raconte ceux qui sont restés sur cette petite île, ceux qui sont partis, et ceux qui reviennent. Mais ce qui m’a le plus marqué, c’est une tension qui traverse tout le documentaire entre deux voix.
D’un côté, une femme plus âgée, une tatie comme on dit ici, qui dit qu’on ne peut pas se revendiquer d’un peuple si on ne parle pas sa langue. La langue comme condition d’appartenance. De l’autre, un jeune artiste hip-hop de la diaspora qui admet ne pas parler niuéen, qui confesse en avoir un peu honte, mais qui dit aussi que l’identité peut se vivre autrement. Dans un de ses clips, il a affiché le drapeau de Niue. Et ça a rendu fiers les anciens.
Ces deux positions ne se réconcilient pas dans le film. Elles coexistent. Et c’est peut-être ça, l’honnêteté du documentaire : ne pas trancher une question qui n’a pas de bonne réponse.
En regardant ça depuis Raiatea, on pense forcément aux demis de Polynésie, ces enfants de couples mixtes qui grandissent entre deux cultures, deux langues, deux façons d’appartenir. Ni tout à fait d’ici, ni tout à fait d’ailleurs selon certains, et pleinement des deux selon d’autres. La même tension, sur une autre île, avec d’autres mots.
Ce n’est pas une question polynésienne. Ce n’est pas une question océanienne. C’est une question humaine. Being Nivean la pose depuis une île de 1500 habitants, et elle résonne bien au-delà.
Fenua Vice : le film le plus lourd, le plus proche
Très tôt dans notre séjour à Raiatea, on a entendu parler de l’ice. On a participé à une marche contre ce fléau sur l’île. Mais entendre parler d’une chose et la voir documentée, chiffrée, incarnée, c’est différent.

Fenua Vice est le seul film en français du programme. Il suit trois personnages qui ne consomment pas mais paient le prix fort : un père dont le fils s’est perdu dans l’ice, une grand-mère qui se bat pour son petit-fils pendant que sa fille de vingt-deux ans s’abîme, et Charles Renvoye, ancien consommateur et dealer devenu référent de rue et figure de la prévention. Les chiffres du film donnent le vertige : 30 000 consommateurs estimés en Polynésie française pour 280 000 habitants. Un produit qui valait 95 000 XPF (environ 800 €) il y a quinze ans et qui coûte maintenant 1 000 XPF la bouffée (moins de 9 €), pour toucher les classes populaires. Et une scène qui reste : on propose de tester dans les toilettes d’un collège à Bora Bora.
Ces visages du film, Alice les avait déjà croisés autrement. En début d’année, Charles Renvoye et Heimoana (le père qui a perdu son fils) étaient venus intervenir au CJA où elle enseigne. Leur message était vibrant. On sentait la douleur du père, intacte, et la conviction de Charles Renvoye que la parole directe, sans filtre, est la seule qui atteint vraiment les jeunes.
Ce qui rend la situation d’autant plus difficile à comprendre, c’est que le vice-rectorat de Polynésie a depuis annulé l’agrément de Charles Renvoye pour intervenir dans les établissements scolaires, estimant que son discours n’est pas adapté. On peut entendre l’argument. On peut aussi regarder les chiffres du film et se demander ce que « adapté » veut dire quand la réalité est celle-là.
En tant que parent, c’est difficile à regarder sans que quelque chose se serre. Le débat qui a suivi avec les présidents des deux associations organisatrices a montré l’ampleur du travail qui reste à faire et le peu de réponses concrètes disponibles pour y faire face. Des voix qui s’élèvent, enfin. Mais qui portent encore trop seules.
The Raftsmen : l’océan comme personnage principal
Je parlais avec quelqu’un juste avant que le film commence, une question sur Fenua Vice qui avait encore du mal à se dissoudre dans l’air de la salle. J’ai raté les premières minutes. Et puis j’ai été pris, complètement.
Douze aventuriers venus de sept pays, trois radeaux en bois fabriqués à la main, six mois sur l’océan Pacifique guidés uniquement par les étoiles et le soleil. La plus longue traversée en radeau jamais réalisée. The Raftsmen, c’est ça : une aventure des années soixante-dix qui semble impossible et qui s’est pourtant passée. On est passés des rires à l’inquiétude, et quelques larmes sont venues sans qu’on les cherche vraiment. L’histoire est belle, elle est dure, elle est folle. C’est le genre de film qui donne envie de prendre la mer. Nous, on traverse deux kilomètres de lagon en kayak pour aller sur un motu. Chacun ses ambitions.
En sortant, certains continuaient à parler de cette traversée, de la mer, du courage qu’il faut pour partir sans GPS ni moteur. Le film était terminé mais la discussion continuait encore dans la cour du lycée. C’est sans doute ça aussi, réussir un film : quand l’histoire continue après la projection.
Ce qui reste
Je suis cinéphile. Je m’intéresse à la culture polynésienne et océanienne depuis que je vis ici. Ces deux choses ensemble font que le FIFO n’était pas juste un événement à organiser, c’était une fenêtre sur un Pacifique que je commence à peine à comprendre.
Quatre films en deux soirs. Rapa Nui, Niue, l’ice, l’océan. Quatre façons différentes de regarder le Pacifique depuis le Pacifique. Et l’envie, en sortant chaque soir sous le ciel de Raiatea, d’en savoir encore un peu plus sur cet endroit où on vit, et sur tous ceux qui l’habitent autour de nous.
Pour aller plus loin
Palmarès du 23e FIFO 2026
- Grand Prix du jury FIFO — France Télévisions : Before The Moon Falls de Kimberlee Bassford (États-Unis / Samoa)
- Prix du public : Ma Rue de Mathilde Zampieri et Elia Merlot (Polynésie française)
- 1er Prix spécial du jury : Emily: I Am Kam de Danielle MacLean (Australie)
- 2e Prix spécial du jury : The Haka Party Incident de Katie Wolfe (Aotearoa)
- Prix Ananahi / Demain : The War Below de Tuki Laumea (Îles Salomon)
- Prix du meilleur court-métrage documentaire : Nothing is Impossible: The Primanavia Story de Caleb Young (Fidji)
- Prix du meilleur court-métrage fiction : Pākehā de Mana Hira Davis (Aotearoa)
Infos pratiques
- Le FIFO se tient chaque année à Tahiti en février, avant les projections hors-les-murs dans les îles.
- Certains films sont accessibles via France.tv Première pendant une période limitée — à surveiller dès janvier.
- Le palmarès complet du 23e FIFO est disponible sur le site officiel du festival.
- À Raiatea, les projections sont organisées par Lire sous le Vent et A Nui Taputapuatea — suivez leurs pages pour les prochains événements.




