Le vrai départ, c’est le lundi d’après.
Au marché, je salue les gens. La vendeuse chez qui je fais mes courses, une collègue de l’association Vahine Orama, des têtes connues, des échanges courts mais vrais. Ce matin-là, mes beaux-parents me regardaient faire. À un moment, ils se sont regardés entre eux. « Il connaît beaucoup de monde, » ils ont dit. On le savait. Mais le voir dans leur regard, ça l’a rendu réel.
Les colliers de coquillages
Les parents d’Alice nous avaient déposés à l’aéroport en juillet. C’est la dernière image qu’on avait d’eux avant de monter dans l’avion. Neuf mois plus tard, c’est moi qui allais les chercher.
Ce lundi-là, j’avais une intervention dans une classe de quatrième au lycée, une session sur la gestion de budget. On avait fini vers dix heures et demie. Il me restait à aller chercher les couronnes de fleurs commandées au marché pour les accueillir comme on accueille les gens ici, avec des colliers, avec quelque chose dans les mains. Sauf que la dame ne retrouvait plus la commande. C’était le lendemain des élections municipales, plus de fleurs. Je me suis dépêché, j’ai trouvé des colliers de coquillages dans un autre marché artisanal, et je suis arrivé à l’aéroport. Ils avaient déjà atterri.
Ils avaient fait quelques jours à Tahiti avant de venir. Moorea, les premières images de la Polynésie. Ils arrivaient avec des histoires plein la tête, des photos sur le téléphone, et ce sourire de quelqu’un qui commence à comprendre dans quel endroit on a atterri. On a chargé les valises, on a débriefé les premiers kilomètres, et on est allés directement chercher les enfants à l’école pour manger ensemble au Chill and Grill, notre roulotte de référence depuis qu’on est arrivés. Iris et Amir qui voient leurs grands-parents après neuf mois. Les grands-parents qui découvrent l’école, Amir qui sort de sa classe et nous rejoint à la grille. Ce n’était pas un grand moment spectaculaire. C’était mieux que ça.

Ce qu’ils ont vu qu’on ne voyait plus
Les jours suivants, la vie a repris, mais avec eux dedans. On a fait le choix de ne pas s’enfermer dans une bulle. On aurait pu, c’était nos proches, on avait attendu neuf mois. On a continué nos habitudes, on les a emmenés avec nous. Un soir, on a invité des amis à dîner. L’idée, c’était de leur montrer notre installation autrement, pas les paysages, les gens qu’on avait trouvés ici.
Les présentations ont été marrantes. Nos amis tutoient naturellement, comme on tutoie ici, peu importe l’âge, peu importe le statut. Et moi, ce soir-là, je vouvoyais mes beaux-parents. Le décalage s’est vu. On en a ri. Et j’ai réalisé qu’autour de cette table, je naviguais entre deux mondes sans m’en rendre compte.
Ils regardaient Bora. Nous, on regardait leurs visages.
Pendant un mois et demi, les arrivées se sont enchaînées. Les parents d’Alice d’abord, presque cinq semaines. La sœur d’Alice, son mari, leur bébé de cinq mois, en même temps sur la fin. Mon frère, ma belle-sœur, leurs deux garçons. Ma mère, la dernière. On voulait tellement que ce soit bien pour eux qu’on donnait sans compter. Ce n’était pas une mauvaise énergie. Mais ça demande quelque chose, accueillir comme ça.
Lors du tour de l’île, après trois heures de route avec un bébé de cinq mois dans la voiture, on s’est arrêtés au Fish and Blue. Terrasse sur le lagon, Bora-Bora en face. Tout le monde était épuisé. Et puis personne n’a plus rien dit. Eux regardaient Bora. Nous, on regardait leurs visages.

Quelques semaines plus tard, le premier soir où mon frère était là, on s’est tous installés autour de la table. Les enfants mangeaient entre eux à un bout, les adultes à l’autre. J’ai regardé autour de moi, ma belle-sœur, mon frère, ma mère, Alice et j’ai pensé que c’était réel. Pas une évidence. Une surprise. Qu’on soit tous là, autour de cette table, dans cette maison, sur cette île. On était à Raiatea et ils étaient là. Les deux choses ensemble, ça ne rentrait pas encore tout à fait dans la tête.
Sur le motu Tuhari, avec mon frère et ma mère et des amis qu’on leur a présentés ce jour-là, le ma’a polynésien, les raies qui passaient toute la journée dans l’eau autour de nous. Ma mère silencieuse par moments, les yeux sur le lagon. Après, elle nous a dit que c’était beau d’avoir été tous ensemble là, qu’elle n’y croyait pas.Ils nous ont tous dit, en repartant, que c’était dur. Que retrouver la métropole, ça faisait un drôle d’effet. On ne s’y attendait pas, on pensait que c’était nous qui aurions du mal. Et c’est vrai qu’on a du mal. Mais eux aussi.Le lundi d’après
Ma mère est la dernière à être repartie. Un jeudi matin. Les enfants n’étaient pas allés à l’école, on l’avait déposée à l’aéroport, on avait bu un café, on avait attendu que l’avion parte. Et puis on était rentrés.
Le soir, quand Alice est rentrée du travail et qu’on a fermé la porte derrière nous, ça s’est dit. Plus de beaux-parents. Plus de frère. Plus de mère. Ce n’était pas temporaire cette fois. Il n’y avait personne qui allait revenir vendredi. Personne.
Le choc n’est pas venu ce soir-là. Il est venu le lundi. Quelques jours après le départ de ma mère, en amenant les enfants à l’école. La semaine d’avant, elle était là, on y allait ensemble, ce genre de petit rien qui n’a l’air de rien. Ce lundi-là, je suis parti seul. Et en fermant la portière, j’ai pensé : il y a une semaine, elle était là.
C’est ça, le vrai départ. Pas l’avion. Le lundi d’après.

Plus rien à compter
Avant, on comptait les mois avant qu’ils arrivent. Maintenant, le calendrier famille est vide. Mais il y a des amis qui arrivent en juin, et ça compte autant. Pour eux, c’est la première fois qu’ils partent aussi loin. Ils ont voulu faire ce voyage, ils ont pris les billets, ils viennent nous voir jusqu’ici. On mesure ce que ça représente parce qu’on sait maintenant ce que c’est, le décalage horaire, les heures d’avion, le prix. Ils le font quand même. On est contents d’une façon qu’on n’aurait pas su expliquer avant ce mois et demi.
Ce qu’on retient de ces semaines, ce n’est pas le planning ni les activités. C’est ce que leurs regards ont rendu visible. Qu’on connaît les gens ici. Qu’on a des amis. Qu’on vit la vie qu’on voulait vivre. Ils sont repartis soulagés de le savoir.
Ce qu’on n’avait pas prévu, c’est ce qu’on allait leur montrer. Pas la carte postale, ils la connaissaient, ils avaient regardé les photos. On leur a montré le Chill and Grill, le marché, les gens qu’on salue, le motu avec des amis, le ma’a polynésien, les raies. On leur a montré la vie. Et c’est peut-être ça, finalement, être vraiment installé quelque part : avoir quelque chose à faire découvrir qui n’est pas sur les brochures.







