À Raiatea, une journée pour dire non aux violences faites aux femmes
À Raiatea, plusieurs événements importants étaient prévus ce samedi-là : la Channel Race, une traversée de cinq kilomètres à la nage entre Taha’a et Raiatea qui n’avait encore jamais été annulée, et la grande cérémonie de Matari‘i au marae de Taputapuātea, dont on parle plus en détail dans notre article sur Matari‘i i ni‘a . Ce jour-là, la pluie a tout stoppé. Beaucoup de personnes ont renoncé à sortir.
Et c’est dans ce contexte que s’est tenu l’un des rares événements dédiés à la lutte contre les violences faites aux femmes à Raiatea, un sujet majeur en Polynésie française où le peu d’associations présentes mène un travail essentiel.
L’association Vahine Orama no Raromatai a maintenu sa journée de sensibilisation. Sous un chapiteau obtenu la veille auprès de la mairie, entre pluie diluvienne et éclaircies, l’événement a pu se tenir. La fréquentation a été plus faible que prévu, mais justement : cette journée difficile et incertaine a rendu la mobilisation encore plus significative.
La météo a bousculé l’organisation, mais elle n’a arrêté ni les bénévoles, ni les familles venues participer. L’ambiance était plus intime que prévu, mais bien présente.
Une journée pensée pour faire venir, parler, protéger
L’objectif était clair : sensibiliser sans effrayer, accueillir sans brusquer. Plusieurs stands de sensibilisation présentaient différents aspects des violences, les signes d’alerte et les ressources disponibles. Le matin, une marche-course a lancé l’événement. L’après-midi, un ori marathon — une succession de sessions de danse tahitienne ouvertes à tous — a pris le relais. Jeux, ateliers participatifs et espaces d’échange complétaient la journée, chacun pouvant entrer, regarder ou discuter à son rythme.
Les bénévoles préparent ce type de journée plusieurs mois en amont : réunions, demandes de partenariats, démarches administratives, organisation des stands et des interventions. Les derniers jours sont encore plus chargés : découpe des fruits la veille au soir puis de nouveau tôt le matin, installation du matériel, derniers ajustements. Derrière un événement comme celui-là, il y a un travail patient, régulier, souvent réalisé après les heures de travail.
Toute cette organisation servait un message simple : Aita, “non” en tahitien.

La pluie n’a pas arrêté les gens
Le matin, une cinquantaine de personnes ont tout de même pris le départ, ce qui est beaucoup pour une journée où presque tous les autres événements avaient été annulés.
L’après-midi, des familles, des jeunes et des habitués de l’association sont passés. Malgré les averses, ceux qui sont venus sont restés, parfois longtemps. L’essentiel était là : de la présence, des échanges et de l’écoute.
Sous le chapiteau, les échanges se sont faits simplement. Certaines personnes venaient pour regarder, d’autres posaient une question avant de repartir. Des adolescents lisaient les panneaux, quelques parents discutaient plus longuement, d’autres restaient seulement le temps d’écouter. Rien d’extraordinaire, mais des moments utiles : une information donnée, un doute levé, une orientation vers un contact. C’est souvent ainsi que la prévention fonctionne : dans ces échanges discrets qui ne ressemblent pas à grand-chose sur le moment, mais qui peuvent peser dans la suite d’un parcours.
Une réalité lourde, complexe, ancrée dans le quotidien
Les violences faites aux femmes ne sont pas une particularité de la Polynésie. Elles existent partout, en métropole comme ici. En métropole aussi, les violences restent très présentes, malgré plus de structures et de services.
En Polynésie, les distances entre les îles, la place de la famille élargie, la vie en petites communautés et le manque de solutions d’hébergement rendent les démarches plus difficiles. Ces contraintes n’effacent rien, mais elles expliquent pourquoi certaines décisions — partir, se protéger, demander de l’aide — demandent plus de temps ou plus de soutien.
• familles élargies vivant sur un même terrain, avec des héritages et un foncier fortement lié aux ancêtres
• proximité entre les gens, où tout le monde connaît au moins une victime
• peur des représailles dans de petites communautés
• isolement géographique entre les îles et déplacements coûteux
• manque d’hébergements d’urgence, surtout sur les îles éloignées
En parallèle, la place des femmes en Polynésie est loin d’être secondaire. Elles occupent un rôle central dans la famille, dans la gestion du quotidien, dans les liens sociaux et parfois dans la transmission des terres. C’est ce contraste, entre présence forte et exposition aux violences, qui demande d’être abordé avec nuance.
Ce que fait l’association, au delà de cette journée
Au-delà de cette journée, l’association mène un travail continu : écoute, orientation, soutien, accompagnement discret quand il le faut, lien avec les partenaires locaux et actions de prévention dans différents lieux de vie. Ce travail demande du temps, de la régularité et une présence que peu voient, mais qui change réellement les choses pour celles qui frappent à la porte.
L’association réunit aussi des femmes de plusieurs générations, qui travaillent ensemble avec une solidarité impressionnante. Cette dimension intergénérationnelle donne encore plus de force au message porté et à la confiance que peuvent avoir celles qui viennent demander de l’aide.
À Raiatea, un partenariat avec un presbytère protestant permet d’offrir une nuit d’hébergement en cas d’urgence. Une seule nuit, parfois, mais une nuit qui peut tout changer. Dans un territoire où chaque solution demande un effort collectif, ce type de relais compte énormément.
Ce qui frappe quand on passe la journée aux côtés de Vahine Orama, c’est la manière dont la communauté répond. Même sous la pluie, les habitants sont venus. Pas de grands discours officiels, juste l’essentiel : des personnes qui se retrouvent, s’informent et réfléchissent ensemble.
Ma place dans cette journée
Depuis notre arrivée à Raiatea, je fais partie de Vahine Orama no Raromatai. Je m’implique, mais je reste en apprentissage du contexte local et des réalités propres à l’île. L’organisation de cette journée a été ma première participation concrète à un de leurs grands événements : aide à l’installation, présence sur le stand de jeu, échanges avec les personnes de passage.
Mon expérience d’assistant social scolaire en métropole m’a amené à accompagner des familles confrontées à ces situations. Les mécanismes, les silences, la peur, les allers retours, je les ai vus de près. Ici, le contexte est différent, mais certains échos sont les mêmes. Voir la manière dont l’association agit avec des moyens limités, et la façon dont la population répond, rappelle pourquoi ce type d’engagement compte, même à petite échelle.
En résumé
Ce samedi là, la pluie a annulé la Channel Race, la cérémonie de Matari‘i au marae et plusieurs autres événements. L’association, elle, a maintenu sa journée.
Les bénévoles ont adapté, déplacé, réorganisé sous le chapiteau. Les habitants sont venus malgré tout. On a parlé, dansé, joué, expliqué, écouté.
Et surtout, un message simple a été rappelé tout au long de la journée : personne ne devrait avoir à affronter ces violences seule, que ce soit à Raiatea ou ailleurs.
Chiffres clés et ressources utiles
• Environ 30 appels par mois à Vahine Orama no Raromatai pour une demande d’aide, d’écoute ou de conseil.
• Entre 1 et 2 hébergements d’urgence accordés chaque mois à Raiatea.
• 10 féminicides recensés en Polynésie française en un an, tous liés au conjoint.
Numéro d’urgence à Raiatea : 87 25 32 32
Pour soutenir Vahine Orama no Raromatai : l’association tient régulièrement un stand au marché d’Uturoa , où la vente de t shirts et d’objets permet de financer les actions et les mises à l’abri.





