Bilan de mi-parcours sous le soleil du CJA de Taha’a : le temps qui file et ce qui reste
Et puis, sans vraiment prévenir, janvier est arrivé. Déjà.
À peine le temps de s’en rendre compte que cette première moitié d’année est presque derrière nous. Ici, le temps a une drôle de façon de passer : les journées sont intenses, bien remplies, et les semaines s’enchaînent à une vitesse folle, surtout entrecoupées de vacances toutes les cinq semaines. On a souvent l’impression d’avoir mille idées, mille envies… et jamais assez de temps pour tout approfondir comme on le voudrait.
Depuis le retour des vacances de la Toussaint, le rythme s’est encore accéléré. Les immersions se sont succédé, des inscriptions ont abouti et le CJA ne désemplira pas en janvier avec pas moins de 15 entrées. Les projets prennent forme, certains se terminent pendant que d’autres naissent déjà. Il faut accepter de lâcher un peu prise, de faire au mieux, parfois de raccourcir une séquence ou de repousser une idée à plus tard. Ici, rien n’est jamais figé, et c’est aussi ce qui fait la richesse du quotidien au CJA.

LE PROJET TAHA’A COLOR RUN : FÉDÉRER, BOUGER, SE DÉPASSER
Parmi les projets marquants de ce début d’année, il y a bien sûr la Taha’a Color Fun (voir l’article sur le sujet). Un projet ambitieux, fédérateur, pensé autour de la santé, du bien-être et de l’image du CJA sur l’île. Les élèves se sont rapidement appropriés l’événement : organisation, communication, préparation physique, logistique… chacun a trouvé sa place, à sa manière.
Voir ces jeunes, parfois en difficulté avec l’école, s’investir dans un projet concret, visible, valorisant, donne tout son sens à notre travail. Les élèves comme les nombreux participants nous réclament une deuxième édition pour l’an prochain alors il faudra s’y remettre vite pour faire encore plus grand et plus beau.
IMMERSIONS, CULTURE ET TEMPS FORTS DU FENUA
Ces dernières semaines ont été marquées par de nombreuses immersions, j’en parlais plus haut, toujours aussi riches mais exigeantes. Nous recevons pour le moment surtout des élèves de 5ème à qui les visites du CJA ont beaucoup plu et quelques élèves de 4ème qui n’en sont pas, pour la plupart, à leur premier essai. Elles demandent une grande capacité d’adaptation, autant pour les élèves que pour nous, les adultes. On jongle entre les contraintes de terrain, la météo, les imprévus (comme une épidémie de grippe généralisée ou les inondations catastrophiques de fin novembre) … et malgré tout, ce sont souvent ces moments-là qui restent les plus forts car on demande aux élèves une grande autonomie et une sacrée responsabilité. Ces immersions sont cruciales car c’est leur réussite qui détermine le nombre d’inscrits pour la rentrée prochaine. On a besoin d’inscrits pour remplacer notre cohorte actuelle (beaucoup de 3ème) qui se videra de 80% de son effectif et partira rejoindre les différents lycées professionnels.
Je pense à cet élève, arrivé du collège assez rapidement à la mi-octobre, en difficulté sur le plan du comportement mais très vif dans les apprentissages. Son frère faisait déjà parti de nos élèves. Le cadre scolaire du collège ne lui convenait plus, en quelques séances au CJA il a repris confiance en lui, il s’épanouit dans les ateliers professionnels et surtout quand on lui parle d’un retour au collège pour lui c’est hors de question (nous avons obtenu son inscription définitive à la dernière commission). Ou encore cette élève placée au CJA pour être « mise au vert » après un vol de sa part dans le sac d’un professeur au collège. Elle a adoré l’ambiance sereine, le fait de ne jamais être jugé mais toujours accompagné. Elle est retournée au collège car ses parents ne souhaitaient pas aller jusqu’à l’inscription mais dès qu’on la croise, elle nous saute dans les bras. Finalement les immersions se passent toujours bien, le plus gros est de travailler avec le collège et les familles car le CJA pâtit encore d’une mauvaise image. On va y arriver.
Nous avons également célébré Matari‘i i ni’a (apparition de la constellation des Pléiades dans le ciel polynésien), un temps culturel important, porteur de sens, qui rappelle combien l’école ici est profondément liée aux traditions et au calendrier polynésien. C’est une célébration reliée au changement de saison et aux modifications naturelles qui y sont liées : la reproduction des coraux et autres animaux marins, l’abondance des fleurs et des fruits et le retour des pêches fructueuses.
Nous avons fêté ce moment avec pour maître mot « ENSEMBLE ». Nous avons cuisiné des mets polynésiens : couper et râper la coco, tailler le poisson cru, éplucher et cuit le uru, préparer une salade des fruits tropicaux, un régal. Nous avons ensuite passé un temps à chanter et à apprendre une chorégraphie de mehura (je leur ai transmis la danse que je fais le vendredi soir) et enfin nous nous sommes mis à table pour partager cette tradition ancestrale dans la convivialité. En amont, j’ai travaillé avec les élèves sur le même thème en enseignement général : Légende polynésienne en français, travail sur les angles d’une constellation et calcul de la distance d’une année lumière en maths, étude des phénomènes astraux en sciences. Le sujet est riche et passionnant. Moi-même j’ai appris un million de choses en préparant cette séquence. C’est là que la MAD prend tout son sens pour moi, j’ai transmis mais j’ai appris.
Puis est venu Noël, fêté au CJA dans une ambiance simple, chaleureuse, loin des standards métropolitains, mais tellement sincère. Des moments suspendus, qui créent du lien et laissent des souvenirs durables. Nous avons fait un petit restau entre collègues, bien sûr avec cocktails et vue sur le lagon. Incroyable. Et au CJA, nous avons organisé un buffet. Chaque enseignant a cotisé 5000 francs (40 euros environs) et nous avons offert le repas de Noël aux élèves. Nos familles étaient conviées ce qui permet aux élèves de nous connaître différemment et de resserrer les liens.
ÉVALUER, AJUSTER, CONTINUER À CONSTRUIRE
Janvier marque aussi le retour des choses plus scolaires : les nouvelles évaluations sommatives, les bilans, les ajustements. C’est le moment de mesurer le chemin parcouru depuis septembre, de constater les progrès — parfois discrets, parfois spectaculaires — et d’identifier ce qui reste fragile.
Rien n’est jamais acquis définitivement avec ces jeunes. Il faut sans cesse réajuster, encourager, reprendre autrement. Mais la relation est là, la confiance aussi, et c’est sans doute le plus précieux.
J’aurais d’ailleurs la chance en février de rejoindre un groupe de travail « enseignants spécialisés CJA » à Papeete pendant une semaine. Une occasion de plus d’encore mieux appréhender le job et de mieux comprendre les élèves.
À MI-PARCOURS, ENTRE FATIGUE ET ÉVIDENCE
À mi-parcours de cette première année d’expatriation, je ressens à la fois une légère fatigue et une immense gratitude. Fatigue de l’intensité, du rythme, de cette sensation de toujours courir après le temps. Gratitude d’être ici, à Taha’a, dans ce CJA, avec cette équipe et ces élèves qui me bousculent autant qu’ils m’enrichissent.
Tout n’est pas parfait, tout n’est pas terminé, et beaucoup reste à construire. Mais une chose est sûre : cette expérience me transforme, professionnellement et humainement. Et l’aventure est loin d’être finie…
➡️ Pour mieux comprendre le fonctionnement des dispositifs éducatifs en Polynésie française, retrouvez notre dossier complet : Enseigner au Fenua.







