Ce qu’on n’a toujours pas réussi à trouver normal
Ce jour-là, je pars chercher les enfants sous un soleil parfait. La terrasse est sèche, les fenêtres ouvertes, l’air chaud et immobile. Je prends mes savates, les clés, et je roule vers l’école, à sept kilomètres de la maison. Au quatrième, le ciel se ferme d’un coup, pas progressivement, comme quelqu’un qui tire un rideau. À l’école, il tombe des trombes d’eau, la cour est inondée. Iris et Amir courent vers la voiture en criant, on est trempés en dix secondes. On repart. Sept kilomètres dans l’autre sens, et là, comme si on franchissait une frontière tracée par quelqu’un qui avait de l’humour, le soleil. La terrasse est sèche, les fenêtres sont encore ouvertes. Il n’est pas tombé une goutte.
Neuf mois qu’on est à Raiatea. On commence à comprendre ce que veut dire vivre à Raiatea. On connaît cette frontière invisible dans le ciel. On sait qu’elle existe. Et chaque fois, on la traverse avec le même air stupéfait.
C’est ça qui est étrange. Pas le fait que ça arrive. Le fait qu’on ne s’y habitue pas. On pensait que ce seraient les grandes choses qui résisteraient : le dépaysement, l’isolement, la distance avec les proches. On avait fait des listes, des recherches, on s’était préparés. Et neuf mois après nos premiers jours à Raiatea, ce qui résiste encore, ce ne sont pas les choses qu’on avait mises dans les listes.
Ce que le corps enregistre malgré lui
On était allés visiter une plantation de cacaoyers tenue par une dame qui fabrique son propre chocolat à partir de ses arbres. Il avait plu avant de partir, mais elle avait dit que la visite pouvait se faire. On arrive, la pluie s’arrête. On entre dans la plantation.
Et là, la chaleur nous prend. Pas la chaleur sèche qu’on connaît, celle qu’un verre d’eau suffit à contenir. Autre chose. L’humidité d’après pluie mélangée à la végétation dense, la chaleur qui remonte du sol, une saturation physique totale. La végétation avait cette couleur verte presque fluo qu’elle prend quand elle vient d’être mouillée. Ça coulait de partout. Iris et Amir n’en pouvaient plus au bout de cinq minutes. Et puis un bref courant d’air est passé entre les arbres. On a respiré.

On s’était préparés à la chaleur. On avait regardé les températures, essayé d’anticiper. Ce qu’on n’avait pas compris, c’est que la chaleur ici n’est pas une température. C’est une présence physique qui entre dans le corps et qui décide pour lui. Neuf mois plus tard, elle nous surprend encore.
Et ce n’est pas seulement la chaleur. Depuis janvier, on a des volatiles dans le jardin. On les retrouve parfois devant la terrasse, on les voit se disputer le matin devant la cuisine. Un mercredi, deux coqs se battent devant nous, et l’un des deux décolle. Vraiment. Une dizaine de mètres, une haie franchie, un atterrissage digne de quelqu’un qui avait prévu ça depuis le début. On savait théoriquement que les poules volaient un peu. Mais le savoir et le voir sont deux choses différentes. Et chaque fois, il y a ce moment d’une demi-seconde où le cerveau dit que quelque chose ne va pas dans ce qu’il voit.
Le corps enregistre. Neuf mois n’y changent rien.
Ce que les yeux refusent de trouver banal
Un matin, je me lève comme les autres matins et j’ouvre les baies vitrées de la cuisine. Le lagon est là, comme il l’est depuis qu’on est arrivés dans cette maison. Sauf que ce matin-là, ce n’est pas pareil. Je ne sais pas expliquer ce qui était différent, l’air peut-être, ou la lumière, ou simplement mon état d’esprit. Mais je m’arrête. Je reste là une minute sans bouger et je pense qu’on ne profite pas assez. Pas par culpabilité, mais par la conscience soudaine que ce bleu devant moi n’existait pas dans ma vie d’avant, et que je pourrais passer à côté en faisant la vaisselle.
De temps en temps, un bateau de croisière passe au loin sur le lagon. On le regarde glisser en silence. Avant, depuis la maison, c’étaient les camions et les voitures qui défilaient devant les fenêtres, et on n’y faisait plus attention. Là, on le regarde encore. Pas tous les jours. Pas de la même manière. C’est peut-être ça le plus étrange.

Il y a des jours où il y a tellement de bleu qu’on a l’impression de le redécouvrir. Après neuf mois, ça arrive encore. Et c’est peut-être la seule chose à laquelle on espère ne jamais s’habituer.
Ce qu’on loupe et ce qu’on trouve
La sœur d’Alice et son mari sont venus nous voir il y a peu, avec leur bébé. Presque deux semaines à la maison, à profiter ensemble. Alice est sa marraine, et ces deux semaines ont été belles comme peuvent l’être les retrouvailles quand on vit à l’autre bout du monde. Et puis ils sont repartis. Et on s’est retrouvés à penser qu’on n’avait pas été là à la naissance, ni pendant ces premiers mois, et que la prochaine fois qu’on le verrait, il marcherait et aurait presque deux ans.
Ce n’est pas une tristesse spectaculaire. C’est plus discret que ça, et peut-être plus durable. On va louper deux mariages cette année dans la famille, des anniversaires, des dimanches ordinaires qui font le tissu d’une vie commune. On a choisi d’être ici. Ce choix a un prix qu’on mesure encore, neuf mois après, et qu’on ne cherche pas à minimiser.
Quelques jours avant, on était en ville avec cette même famille venue de métropole. Un tour ensemble, en famille. Je pars seul à la voiture. Trente secondes de solitude au milieu de tout ça. Et dans ces trente secondes, sans chercher, une pensée arrive : on se sent bien ici, on pourrait y rester longtemps.
Pas une pensée sur le lagon ou le soleil. Une pensée sur nous, sur ce qu’on est devenus ici sans l’avoir décidé vraiment. On ne s’est pas construit un chez-nous de remplacement. On s’est construit un autre chez-nous. Différemment. Pas forcément mieux ou moins bien qu’avant, mais autrement, avec une façon de profiter des choses qu’on n’avait pas avant.
Avant de partir, beaucoup de choses me faisaient peur : ne pas travailler, la distance, l’inconnu en général. Et puis les mois ont passé, la va’a, la gestion du site, les associations, les mercredis à deux pendant qu’Iris et Amir sont à l’école, les week-ends qui se remplissent sans qu’on les organise, une organisation qui s’est faite sans qu’on la décide vraiment. Et un jour, dans un parking en ville avec la famille dans le dos, j’ai réalisé que j’avais trouvé un équilibre. Pas une transformation. Un bien-être. Comme si les choses que j’aimais avant avaient continué, mais avec quelque chose de plus posé, de plus affirmé dedans.
Ce n’est pas ce qu’on avait mis dans les listes non plus.
Ce que le hasard a décidé à notre place

En septembre, premières vacances depuis l’arrivée, deux jours sur Taha’a. Journée sur un motu, taxi-boat, soleil. Je dépose Alice et les enfants à l’embarcadère pour aller retirer de l’argent liquide, parce que tout se règle en espèces ici. Je reviens, le taxi-boat est là, on embarque.
Sur le motu, une gamine de l’âge d’Iris fait des signes dans notre direction. On descend, et un petit garçon de l’âge d’Amir fonce vers lui comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Pendant que j’étais au distributeur, Alice et les enfants avaient sympathisé avec Hugo et Coco et leurs deux enfants. On a passé la journée ensemble. Eux finissaient leur mutation, nous on débutait. Ils nous ont raconté des choses qui nous semblaient encore immenses, et on s’est retrouvés dans ce qu’ils disaient. Le lendemain, on est allés les chercher à la gare maritime, on a pris un verre, on les a déposés à l’aéroport.
On a gardé contact, sans plus. On savait qu’on irait en Nouvelle-Zélande en décembre. Eux aussi. Mais c’est grand, la Nouvelle-Zélande.
À Rotorua, on arrive au check-in d’un camping avec notre camping-car. Alice descend faire l’enregistrement. Cinq minutes plus tard, deux personnes me fixent depuis le parking. Je ne comprends pas tout de suite. Et puis le sourire. C’était Hugo et Coco. Même camping, même soir, hasard total. On a passé la soirée ensemble comme si on s’était quittés la veille. En février, ils sont venus passer une semaine à la maison à Raiatea.
On pensait que partir loin, c’était réduire le monde. On ne s’attendait pas à ce que ce soit l’inverse qui se produise : un monde qui rétrécit géographiquement et s’élargit humainement, des liens qu’on n’aurait jamais tissés dans une vie ordinaire, construits sur un motu, retrouvés par hasard dans un parking à l’autre bout du Pacifique.
Neuf mois. On croyait savoir ce qui allait nous changer : la chaleur, l’isolement, le dépaysement. Ce sont une ligne de pluie invisible dans le ciel, un coq qui décolle un mercredi matin, une pensée dans un parking en ville, et deux inconnus retrouvés à Rotorua qui ont tout fait.
Ce ne sont jamais les grandes choses qu’on avait prévues. Ce sont toujours les petites qu’on n’avait pas vues venir.







