On connaissait les chansons.
Ce matin-là, avant de partir à l’école, Alice avait préparé les couronnes. Une pour Iris, une pour Amir. Des couronnes comme on en fait ici pour les jours qui comptent. Elle avait fait ça la veille, tranquillement, parce qu’elle savait qu’elle ne serait pas là pour voir. Et en faisant ces couronnes, elle savait aussi autre chose, quelque chose qu’on n’aurait pas su formuler en arrivant ici il y a dix mois : qu’on n’était plus tout à fait des spectateurs de cette culture. Que quelque chose avait changé, doucement, sans qu’on l’ait décidé.
Le 7 mai, toutes les écoles de Polynésie française ont célébré la journée polynésienne. Une journée instaurée cette année par le ministère de l’éducation, consacrée aux langues, aux chants, aux danses et aux pratiques traditionnelles du fenua. L’annonce était tombée tardivement, en décembre ou janvier, bousculant des calendriers scolaires déjà chargés. Mais derrière la logistique, il y avait une intention plus profonde. La valorisation de la culture et des langues polynésiennes s’inscrit depuis longtemps dans l’histoire de l’éducation ici, et le gouvernement actuel en a fait une priorité visible. Ce jeudi-là, dans toutes les cours d’école du fenua, cette intention a pris la forme de quelque chose de concret : des enfants qui chantent dans leur langue, qui dansent, qui transmettent.
Ce que les semaines d’avant avaient changé
À l’école d’Avera, où sont scolarisés Iris et Amir, l’annonce tardive avait bousculé une fin d’année déjà bien chargée. Parce qu’ici, la fin d’année scolaire rime avec le Heiva. Le Heiva, ce n’est pas une fête d’école au sens où on l’entend en métropole. C’est un concours de danse, une compétition qui existe à tous les niveaux, des écoles primaires jusqu’aux troupes adultes, et qui mobilise des mois de préparation. L’école d’Avera avait déjà tout en route. La journée polynésienne aurait pu faire capoter l’ensemble. Ils ont tenu les deux.
Les semaines qui ont précédé le 7 mai, on les a senties à la maison. Amir revenait de l’école avec des chansons en reo tahiti dans la bouche. Il les chantait à table, dans le couloir, dans la voiture. Une facilité déconcertante, pour les mots, pour les sonorités, pour les gestes qui allaient avec. Iris travaillait aussi, plus discrètement, à sa façon. Et quand elle nous en parlait le soir, on devinait autre chose entre les lignes. Pas du stress à elle. Plutôt la pression des maîtresses qui filtrait à travers ce qu’elle racontait, sans qu’elle en soit consciente. On comprenait que l’école portait quelque chose de lourd avec cette journée tombée tard dans le calendrier.
À force de les entendre répéter, on avait fini par connaître les chansons. Les mélodies, certains mots, les refrains qui revenaient. Ce n’était pas un effort conscient. C’est arrivé comme ça, par accumulation, semaine après semaine
On ne savait pas encore que c’était important.
Le préau d’Avera

J’ai accompagné la classe d’Amir jusqu’au préau. Il y avait du monde, comme à chaque événement organisé par cette école. C’est quelque chose qu’on a appris depuis qu’on est là : quand l’école d’Avera organise quelque chose, les familles viennent. Le cross, la journée de la noix de coco, le Matari’i en novembre avec ses décorations et ses chants. À chaque fois, le préau se remplit. Et à chaque fois, on retrouve Tonton Carlos au micro, le même animateur que pour la Hawaiki Nui, la grande course de pirogues qui traverse les îles sous le vent. Ce n’est pas anodin. Ici, on ne met pas moins de soin dans une journée d’école que dans un événement qui rassemble toute la Polynésie.
Le préau était décoré. Des représentants du Tavana étaient présents. La journée a débuté par un discours d’intronisation en polynésien. On ne comprenait pas tout. Mais on était là, et ça comptait.
La classe d’Amir a commencé. Il avait sa couronne. Il regardait sa maîtresse qui faisait la chorégraphie avec eux, les yeux rivés sur elle, appliqué comme il l’est quand quelque chose lui tient à cœur. Sérieux d’une façon qui m’a fait sourire parce qu’on connaît ce visage-là.
C’est le même qu’il avait un soir à l’Opoa Beach Hotel, lors d’un spectacle polynésien. Une danseuse était sur scène, Amir s’est levé et est allé faire son paoti avec elle. Tout naturel, au son des ukulele, comme si c’était évident. Ce soir-là on n’en revenait pas. Ce matin au préau, c’était pareil.
Pendant ce temps, j’envoyais les photos à Alice. Elle répondait entre deux moments de sa propre journée. Elle était contente de voir les enfants en tenue, les couronnes, les danses. Morte de rire en voyant Amir, ce naturel qu’il a, cette façon d’être toujours exactement là où il faut.
Iris et ses trois copines

Iris est passée ensuite, avec ses trois copines. Elles dansent ensemble dans les fêtes d’école depuis quelques mois maintenant, ce petit groupe qui s’est formé et qui revient à chaque occasion. Je les ai regardées. Iris souriait. C’est son truc, quand elle fait quelque chose, elle le fait vraiment. Ce matin-là, elle dansait comme si c’était la chose la plus importante de la journée. Parce que pour elle, ça l’était.
La matinée a duré deux bonnes heures. Chaque classe est passée. Les chants des différents archipels, les Marquises, les Tuamotu, les Gambier, les Australes, les îles de la Société. La quasi-totalité des classes d’Avera avait joué le jeu. On mesure ce que ça représente quand on sait dans quelles conditions ça a été préparé, avec quelle organisation, avec quels moyens. Ce n’est jamais beaucoup. Et pourtant, à chaque fois, ce qui sort de ces écoles dépasse ce qu’on attendait.
De l’autre côté de l’île
Alice, elle, avait vécu quelque chose d’une autre dimension. Son CJA était rattaché aux écoles du premier degré pour cette journée, et le choix avait été fait de réunir toutes les écoles de l’île en un seul endroit. Des défilés, des danses, des prestations qui racontaient des histoires.
Quand elle m’en a parlé le soir, ce qui revenait dans ses mots, c’était ça : la dimension de ce que les enseignants avaient réussi à construire, avec la volonté comme seule ressource principale. Ce n’est pas une formule. C’est ce qu’on voit ici, régulièrement, dans les écoles, dans les associations, dans les événements de quartier. Les choses se font parce que les gens les font, pas parce que les moyens sont là.
Elle avait raté la matinée des enfants. Mais elle avait vu autre chose. Le soir, on a mis les deux bouts ensemble.
Papa, t’as vu j’étais avec mes copains
Je suis allé chercher les enfants à midi. Ils étaient contents, de cette façon simple et directe que les enfants ont d’être contents quand quelque chose s’est bien passé. Amir m’a regardé et m’a dit : « Papa, t’as vu, j’étais avec mes copains. » C’est tout. Pas de grande phrase sur la culture ou l’identité. Ses copains étaient là, il avait dansé, j’étais venu le voir. C’était suffisant.
C’était même beaucoup.
Iris, elle, avait déjà tourné la page. Dans la voiture, elle parlait du Heiva de fin juin et de son gala de gym de mi-mai. La journée polynésienne était derrière elle, rangée, intégrée. Il y avait la suite.
Ce qu’on comprend avec dix mois de recul

Il y a encore quelques mois, on aurait regardé ça différemment. On aurait trouvé ça beau, sûrement. On aurait pris des photos, on aurait été touchés. Mais de l’extérieur. Avec dix mois de Polynésie derrière nous, bientôt un an, on ne regardait plus de l’extérieur. On connaissait les chansons. On reconnaissait les mélodies, certains mots, les moments où les enfants accélèrent parce qu’ils ont répété cette partie-là plus que les autres.
Ce n’est pas grand-chose, objectivement. Mais c’est la différence entre assister et appartenir, même un peu, même provisoirement.
Dans le préau ce matin-là, il y avait une collègue que je croise à Lire sous le Vent. On fait des interventions ensemble dans une classe à Fa’aroa, l’école voisine. Elle intervient aussi à Avera, elle connaît les enfants. Sa MAD se termine en juillet. Quatre ans ici. Elle repart.
Je l’ai regardée regarder les enfants danser. Contente pour eux, émerveillée, et sûrement autre chose qu’elle ne disait pas. Quatre ans, c’est le temps de vraiment connaître. De ne plus être de passage. Et elle repart quand même.
En la regardant, j’ai compris quelque chose que je n’aurais pas su formuler avant cette matinée. Pas la chance d’être là, ce mot est trop léger. Ce que ça coûte de partir quand on a vraiment été là. Et ce que ça vaut, du coup, d’y être encore.
On en est à dix mois. On connaît les chansons.







