Vivre à Raiatea avec des enfants : ce qui est devenu normal après huit mois
C’était une matinée de novembre, au bord du lagon. L’école avait organisé la célébration de Matari’i i ni’a, et Iris était là, au milieu des autres enfants. Elle chantait, elle dansait. Elle ne cherchait pas ses gestes. À un moment, on l’a perdue des yeux dans le groupe, et c’était bien, parce que ça voulait dire qu’elle n’était plus repérable comme celle qui venait d’arriver.
Avant de partir, une collègue qui avait vécu quelque chose de similaire m’avait dit une phrase : tu verras, élever tes enfants comme ça, pendant ces années-là, c’est un truc que personne ne pourra t’enlever. Ce matin de novembre, au bord du lagon, je commençais à comprendre ce qu’elle voulait dire.
Huit mois. On n’avait pas prévu de faire un bilan, et puis on s’est rendu compte qu’on en avait un. Pas dans les grandes déclarations, mais dans des détails qui s’accumulent, un mot prononcé différemment, un anniversaire fêté avec des copains d’ici, une tête sous l’eau qui remonte pour raconter les poissons. Nous avions déjà raconté leur entrée à l’école d’Avéra dans un article consacré à leur scolarité. Ce qui suit, c’est tout le reste.
Quand on est partis, Iris allait sur ses huit ans et Amir n’avait pas encore tout à fait trois ans. Iris comprenait le projet, elle en faisait partie, il y avait eu une période d’hésitation, et puis elle était partante. Amir, lui, n’avait pas les mots pour mesurer ce que représentait ce départ. Ce qu’il avait, c’était l’instinct de l’enfant qui observe et qui suit.
Les premiers anniversaires
L’anniversaire d’Amir, c’était un mois après notre arrivée. On était encore dans cette période où tout est nouveau sans être familier. On l’a fêté en petit comité avec un couple d’amis rencontré peu après notre installation, leur fils était dans sa classe. Les cadeaux de la famille avaient voyagé dans les valises, glissés là avant le départ. Quelques petits gâteaux, une table dehors, des enfants qui couraient. Amir ne semblait pas chercher autre chose.
Pour Iris, c’était en octobre, trois mois après notre arrivée. Elle avait invité ses copines d’école. Les parents sont restés un moment. À trois mois, elle avait déjà un groupe, des liens suffisamment solides pour marquer une date ensemble. Ces deux anniversaires-là disent quelque chose de simple sur la manière dont les enfants se sont posés ici.

Le tricot, les savates et les casse-croûtes
Un jour, Amir rentre de l’école, il fait chaud, il est agité de cette agitation des fins de journée, et il annonce qu’il va enlever son tricot. On met une seconde à comprendre. Un tricot, ici, c’est un t-shirt. Les sandales sont des savates. Et quand on vous propose un casse-croûte, ne vous attendez pas à un petit sandwich jambon-beurre : c’est un véritable Américain frites qui débarque sur la table. Le vocabulaire est le même, mais les proportions sont définitivement polynésiennes.
Ce qui frappe, ce n’est pas le mot en lui-même. C’est qu’il est sorti naturellement, sans qu’on lui ait rien appris. Iris, elle, a développé quelque chose de plus précis encore avec la prononciation. Le reo tahiti s’apprend à l’école, surtout par les chants et les danses, et on entend la différence. Quand on s’essaie maladroitement à certains mots, elle reprend. La façon de prononcer les syllabes, les sons qu’on n’entend pas en français, la musicalité de la langue, elle les a quelque part en elle maintenant. Amir compte en polynésien jusqu’à dix et prépare la journée polynésienne de mai. Ces choses-là ne s’enseignent pas. Elles viennent toutes seules à force de vivre ici.
Amir et le lagon
Un dimanche, on était sur le lagon avec des amis. On avait vu des dauphins un peu plus tôt, pas très loin du bateau. Pendant ce temps, Amir faisait autre chose : avec son petit masque et son gilet de bain, il regardait sous l’eau. Dix secondes, peut-être un peu plus. La tête dans l’eau, les bras qui pédalaient doucement. En remontant, il voulait raconter immédiatement ce qu’il avait vu : des poissons jaunes, des bleus, un avec des rayures noires, et un tout petit qui allait très vite. Tout fier.
Quelques mois plus tôt, se baigner dans le lagon n’avait rien d’évident pour lui. Il avait fallu une piscine tubulaire d’abord, puis une vraie piscine, puis le lagon à petites doses. Ce dimanche-là, on voyait juste où il en était.
Le motu Oferaro à la place des pistes de ski
Pendant les vacances scolaires de février, des amis de Tahiti sont venus passer une semaine avec nous. On a organisé une journée au motu Oferaro, une dizaine d’adultes, autant d’enfants, un lagon autour. Les enfants ne se connaissaient pas tous au départ. En fin de journée, on ne s’en serait pas douté.
À la même période, les années précédentes, ce genre de journée se passait à la montagne, entre copains, sur les pistes. Ici c’était pareil dans le fond, des enfants qui jouent ensemble toute une journée, des adultes qui discutent à côté, mais dans un décor radicalement différent. Ce qui nous a frappés, c’est la facilité avec laquelle les enfants se sont retrouvés dans l’eau, ensemble, sans avoir besoin d’autre chose. Iris et Amir au milieu d’enfants venus d’horizons différents qu’ils ne connaissaient pas huit mois plus tôt. Ça s’est fait naturellement, comme si c’était normal. Parce que pour eux, ça l’était. Les activités ont beaucoup compté dans cette intégration : la gym, la natation pour Iris, la capoeira pour Amir. On en parlait plus en détail dans notre article sur le sport au Fenua.
Les dodos avant l’arrivée de papy et mamie
Dans les semaines qui ont précédé la visite des grands-parents, les enfants comptaient les dodos. Chaque matin, c’était la même question. À l’approche du dernier soir, Amir a eu besoin qu’on lui explique dix fois le programme du lendemain : je les amène à l’école le matin, je vais chercher papy et mamie à l’aéroport, je reviens les chercher à midi, on mange ensemble au Chill and Grill, le même endroit où on avait mangé le soir de notre arrivée, huit mois plus tôt, puis ils retournent à l’école l’après-midi, et papy et mamie viennent les chercher à la sortie. Dix fois. Avec la même concentration qu’un enfant qui récite sa liste de Noël, sauf que là, c’était moi le Père Noël et que la hotte contenait papy et mamie. Chaque fois avec la même attention, comme si vérifier que rien ne changerait dans ce programme était la seule manière de tenir jusqu’au lendemain matin.
La famille manque. On ne va pas prétendre le contraire. Mais ce manque-là, chez les enfants, ne prend pas la forme d’une tristesse qui s’installe. Il prend la forme de dodos comptés et de programmes vérifiés dix fois. Ce qui, quelque part, dit aussi à quel point ils sont bien là où ils sont.
Le goûter et la piscine
Les jours de journée complète, ils rentrent vers quinze heures. Ils goûtent, et puis ils vont se baigner et jouer ensemble dans la piscine, dehors, à deux. Cette complicité entre eux, elle existait avant, mais elle a pris une autre dimension avec le temps et les expériences partagées.
Le road trip en Nouvelle-Zélande y est pour quelque chose. Plusieurs jours dans un camping-car, côte à côte sur la banquette arrière, à regarder le paysage défiler. Quand on réalise un rêve en famille dans un espace aussi réduit, les enfants finissent par inventer leur propre monde à l’intérieur. Iris qui s’occupait d’Amir, Amir qui cherchait sa sœur dès qu’il se réveillait. Ce genre de voyage soude différemment. Puis il y a eu le déménagement dans la nouvelle maison, un autre recalibrage, et la vie ici qui s’est installée à deux aussi. L’écart d’âge n’a pas disparu, mais il s’est mis à compter différemment.

Ce qu’on voit aujourd’hui
Il y avait des appréhensions avant de partir. Le sentiment d’isolement possible, la solitude, la peur de tourner en rond. On en parlait dans un autre article, celui sur la solitude, l’adaptation et l’équilibre en famille à Raiatea. Ce que je n’avais pas anticipé, c’est à quel point le quotidien avec eux allait prendre cette place-là. Les amener à l’école le matin, aller les chercher, manger ensemble le midi. Des choses qui, dans un autre rythme de vie, auraient été des exceptions. Ici elles sont la norme.
Ce qui me touche le plus, en les regardant vivre ici, c’est qu’ils sont rarement tristes. Je cherche dans ces huit mois un souvenir de tristesse liée au fait d’être ici, et je ne le trouve pas. Il y a des caprices, des mauvaises journées, des têtes pour des raisons futiles, comme partout, comme toujours. Mais pas de tristesse de fond. Pas de regret exprimé. Juste des enfants qui vivent.
Iris, je la vois évoluer avec ses copines, parler, rire, prononcer des mots en reo tahiti avec une aisance qu’elle n’avait pas en arrivant. Amir, lui, découvre la vie ici. Quand on rentrera, il aura vécu une partie de son enfance à Raiatea. Il n’en gardera peut-être pas de souvenirs précis, il est encore trop jeune pour ça, mais quelque chose restera, ancré quelque part. Des habitudes, des réflexes, une façon d’être à l’eau, au soleil, aux autres. Ça fait huit mois seulement, et pourtant c’est déjà là.
Ce n’est pas une transformation spectaculaire. C’est plutôt que certaines choses qui auraient semblé exceptionnelles avant sont devenues normales pour eux. Un dimanche sur le lagon, un anniversaire avec des copines d’école, un mot polynésien glissé dans la conversation sans y penser.
Les savates devant la porte. Le tricot qu’on enlève en rentrant. Les dodos comptés avant l’arrivée de papy et mamie. Iris qui reprend notre prononciation d’un mot tahitien avec une patience tranquille. Amir qui ressort de l’eau pour raconter les poissons. Petit à petit, tout ça est devenu leur quotidien. Ils ne font pas comme s’ils étaient chez eux, ils sont chez eux.







