Paris–Papeete–Raiatea : le vrai trajet, avec deux enfants et quasi vingt-deux heures de vol
La veille du départ, on était dans une pizzeria à côté de CDG avec mes beaux-parents, ma belle-sœur, mon beau-frère. On rigolait, on se parlait. Et puis par moments, la conversation s’arrêtait. On se regardait. On savait tous que c’était une des dernières fois comme ça, même si on savait aussi qu’ils viendraient nous voir. Pendant ce temps, les téléphones vibraient. Des messages d’amis, de collègues, de proches qui se souvenaient du vol et nous souhaitaient bonne route, bonne vie. À un moment, il y a eu des larmes. Pas longtemps. Mais il y en a eu.
On a mangé comme si c’était un dernier repas. Avec cette pensée au fond : deux ans sans bonne pizza. Ce qu’on ne savait pas encore, c’est qu’il y en aurait une excellente à Raiatea.
Le lendemain matin, taxi à l’aube, douze valises, une poussette, deux enfants. Iris allait sur ses huit ans. Amir en avait deux et onze mois. Le vol décollait à 12h05 du terminal 2D de Charles de Gaulle. On avait décidé de dormir sur place la veille pour ne pas courir le matin avec tout ça. C’était notre premier bon choix.
La fleur de tiaré
À l’embarquement, une hôtesse nous a tendu une fleur de tiaré. Une par personne. Iris et Amir savaient ce que c’était, on avait regardé des reportages sur la Polynésie ensemble à la maison. Iris a pris la sienne, l’a portée à son nez, une grande inspiration, et l’a glissée dans ses cheveux. Elle souriait. Elle avait été moteur dans ce projet depuis le début, et là, avec cette fleur dans les cheveux, elle était dans son élément. Amir a fait pareil, a essayé de la mettre dans ses cheveux aussi. Elle n’a pas tenu très longtemps. Mais il avait tenté.

L’odeur dans la passerelle, c’était exactement ça. Exactement ce qu’on s’était imaginé en regardant les reportages sur le canapé à Dunkerque.
On s’est installés au fond de l’avion, Air Tahiti Nui, Boeing 787-9, configuration trois-trois-trois. Ce n’était pas notre premier choix mais les places disponibles ne laissaient pas d’option. Ce détail anodin allait peser lourd à Los Angeles, mais on n’en était pas là. Les enfants avaient leurs écrans, Amir son bonhomme, on décollait vers midi pour Papeete via Los Angeles, quasi vingt-deux heures de vol.
Ce vol était rempli de familles. Des militaires en affectation, des enseignants en mutation, des gens qui partaient pour un ou deux ans. Dans la rangée devant, un couple avec trois enfants, partis s’installer comme nous en Polynésie. Et quelque part dans cet avion, sans qu’on le sache encore, il y avait Isabelle. Alice avait déjà échangé quelques mots avec elle sans faire le lien. On ne le ferait qu’à Faa’a, plusieurs heures plus tard.
Le premier équipage était aux petits soins. Souriants, prévenants, attentifs au fait qu’on voyageait avec deux enfants. On s’en souviendrait d’autant plus à Los Angeles.
La dame des Marquises
J’étais assis côté couloir de la rangée centrale, juste à côté d’une dame et de son mari. Elle a entendu qu’on parlait de Polynésie et elle a demandé si on allait vivre là-bas. Quand je lui ai dit oui, elle a souri et elle a dit qu’elle aussi avait vécu là-bas. Et elle a commencé à raconter.
Ses parents avaient été expats, d’abord aux Marquises, puis deux ans à Papeete. Elle avait grandi là-bas. Aux Marquises, le soir, il n’y avait pas d’électricité. On s’éclairait à la bougie. Ce qui l’avait le plus marquée, c’était autre chose : ses parents, en métropole, étaient plutôt casaniers, pas du genre à recevoir beaucoup. Là-bas, tout avait changé. Beaucoup de monde venait à la maison, on passait des soirées ensemble, une vie collective qu’ils n’avaient jamais vraiment eue avant. Elle gardait de ces années un souvenir si fort qu’elle avait voulu le faire partager à son mari. Ses enfants commençaient leur vie d’adulte, partiraient chacun de leur côté. Ce voyage, c’était leur dernier grand voyage en famille.
Je posais des questions, elle répondait, la conversation a duré un moment. Je me suis dit que si cette femme revenait faire découvrir ça à sa famille des décennies plus tard, c’est que ça valait quelque chose. Ça m’a rassuré. Ça m’a permis de me projeter davantage. Et quelque part, je me suis dit : pourquoi pas nous aussi, plus tard.
Le Groenland
C’est Alice qui l’a vu la première, par le hublot. Elle a appelé. On a tous regardé. La calotte glaciaire du Groenland, vue d’en haut, ça ne ressemble à rien de connu. Blanc absolu, étendue impossible à mesurer, l’océan Arctique tout autour. Sur l’écran de suivi, la trajectoire de l’avion dessinait un arc au-dessus de la glace, distance restante en miles. On était quelque part entre Paris et Los Angeles, au-dessus du monde, et on regardait la banquise par le hublot.
C’était beau. On n’a rien dit de particulier. On a juste regardé.

Los Angeles
L’escale à LAX dure trois heures trente. Les valises en soute restent dans l’avion, c’est une escale technique. Mais les valises cabine, elles, il faut les prendre avec soi pour passer les contrôles douaniers américains. Avec quatre valises cabine et une poussette, descendre depuis le fond de l’appareil après tout le monde, c’est déjà un début d’épreuve.
En sortant, Amir avait retrouvé une énergie qu’on n’attendait plus. Il courait dans les couloirs en couche-culotte, jouait avec d’autres enfants du vol, insouciant et joyeux comme si on venait de poser le pied dans un parc. On le regardait en se disant qu’on aurait voulu être à sa place. Lui au moins n’avait pas à gérer quatre valises cabine.
Puis il a fallu avancer vers les contrôles. Et là, tout s’est ralenti. Peu de guichets ouverts, beaucoup de passagers, une file qui n’avançait pas. Les douaniers eux-mêmes étaient très bien, mais ils n’étaient pas assez nombreux. Amir a tenu un moment, puis quelque chose a lâché. Il pleurait, criait, inconsolable, disait non à tout. Ce n’était pas dans son caractère. C’était la fatigue, le trop-plein, des heures d’avion rattrapées d’un coup. On a essayé de le calmer. On ne pouvait pas grand-chose.
Le premier appel d’embarquement est arrivé alors qu’on était encore dans la file. Puis le deuxième. On a couru. Les quatre valises cabine, la poussette, les deux enfants, tout le couloir de l’aéroport. On n’avait pas mangé. On n’avait pas eu le temps d’aller aux toilettes. On était les derniers à monter, avec quelques autres familles dans la même situation.
À bord, l’équipage avait changé. Avant de débarquer à LAX, le premier nous avait dit de laisser les casques des enfants sur les sièges. On l’avait fait. En remontant, ils n’étaient plus là. J’ai attendu un quart d’heure que quelqu’un vienne nous en donner d’autres. Personne. C’est moi qui suis allé poser la question : il n’y en avait plus. Plus de casques, plus de choix au repas, plus de formulaire d’entrée en Polynésie à distribuer. On avait couru dans tout LAX pour ne pas rater cet avion, et l’avion semblait ne pas nous avoir attendus non plus.
On a dormi comme on a pu. Un enfant sur moi, l’autre contre Alice. Quelques turbulences. Et puis Papeete.
Faa’a à 22h
On atterrit vers 22h30 heure locale. En sortant de l’avion, la chaleur moite de Tahiti en pleine nuit. Depuis le fond de l’appareil, on débarque en dernier. On récupère les bagages en dernier. On passe la douane en dernier, avec le formulaire qu’on n’avait pas eu à bord et qu’on remplit debout au guichet, fatigués, en surveillant Amir du coin de l’œil.
Dans le hall, de la musique. Des ukulélés, des voix, des chants qu’on entendait déjà avant de passer les portes. On s’est arrêtés une seconde. On venait de traverser deux continents, trois contrôles de sécurité, une nuit blanche, et la première chose que Tahiti nous donnait, c’était ça. Pas de colliers de fleurs pour nous, ça c’est pour ceux qu’on attend, ceux qui arrivent dans un hôtel ou une pension où quelqu’un les guette. Nous, on cherchait notre taxi. Mais on écoutait quand même.
Une valise avait été prise par erreur par une autre famille. Le personnel de Faa’a a réglé ça en moins de vingt minutes, réactifs et calmes. C’est là qu’on a croisé Isabelle. Alice a fait le lien, on a ri, on s’est dit à bientôt sans savoir encore à quel point ce serait vrai.
Le taxi nous a emmenés à l’Airbnb. Les enfants étaient dans cet état bizarre des nuits trop longues, entre excitation et effondrement. On a posé les valises. On a dormi quatre heures.
Le tarmac de Raiatea
Le vol Air Tahiti pour Raiatea décollait le matin. Quarante minutes. On avait vu Tahiti de nuit à l’arrivée, sans rien distinguer. Cette fois, en plein jour, le lagon est apparu depuis le hublot. Les différentes nuances de bleu, les motus, le récif. Après tout ce qu’on venait de traverser, voir ça par le hublot en sachant qu’on allait y vivre, c’était un moment à part.

L’aéroport de Raiatea est petit. On descend directement sur le tarmac. On marche jusqu’au bâtiment. Les bagages arrivent vite, cinq minutes et tout était là. Une collègue nous avait laissé sa voiture sur le parking. Je suis monté dedans avec Iris. Alice et Amir dans le van-taxi pour les valises. On s’est retrouvés quelques minutes plus tard en bas de notre nouvelle résidence.
C’est là que l’histoire a commencé. Pas à Paris, pas dans l’avion, pas à Papeete. Sur ce tarmac, avec le lagon derrière et la voiture devant.
Quand c’est la famille qui fait le trajet
Ce voyage, on ne l’a pas fait qu’en partant. Nos proches l’ont refait pour venir nous voir, et chacun en est revenu avec une version différente.
Nos beaux-parents ont pris Air Tahiti Nui en économie, même itinéraire que nous. Ça s’est bien passé, fatigués à l’arrivée comme tout le monde l’est après quasi vingt-deux heures de vol, ce qui est parfaitement normal. Au retour, une grève Air Tahiti a retardé leur départ depuis Raiatea. Leur correspondance à Papeete a tenu de justesse. Ces choses arrivent, mieux vaut le savoir.
Mon frère, ma belle-sœur et leurs enfants ont pris French Bee, l’autre compagnie qui dessert Papeete depuis Paris, via San Francisco. Le trajet est plus long, autour de vingt-sept heures trente, l’espace un peu plus réduit, le confort en retrait par rapport à Air Tahiti Nui. Mais le prix est significativement plus bas. Pour ceux qui cherchent à optimiser le budget, c’est une option réelle.
Ce que tous ont en commun à l’arrivée : la surprise de l’aéroport de Raiatea. Personne ne s’attend à descendre directement sur le tarmac, à récupérer ses bagages en cinq minutes, à se retrouver dehors avec le lagon visible à quelques centaines de mètres. Après tout ce voyage, cette arrivée-là ressemble à une récompense.
Ce que la distance apprend
On entend souvent que la Polynésie est loin. C’est vrai, mais ça reste abstrait tant qu’on ne l’a pas fait. Quasi vingt-deux heures de vol, une nuit à Papeete, quarante minutes de plus : c’est le prix physique de vivre ici. On ne rentre pas pour un week-end. On ne prend pas l’avion comme on prendrait le train. Et pourtant, une fois qu’on l’a fait, cette distance devient une réalité qu’on finit par ranger quelque part, sans jamais complètement l’oublier.
Je repense parfois à la dame des Marquises dans l’avion. Elle revenait des décennies plus tard, pour faire voir ça à sa famille avant que chacun parte de son côté. Ce que ses parents avaient vécu là-bas, cette façon d’être plus ouverts, plus disponibles, de recevoir des gens à la maison, elle voulait que son mari et ses enfants le comprennent. Pas avec des mots. En le faisant.
On n’en est pas encore là. Mais ce trajet, on le refera. Et la prochaine fois qu’on montera dans cet avion, on saura exactement ce qu’il y a au bout.
La pizzeria à Uturoa, découverte quelques semaines après notre arrivée, a effacé le souvenir du dernier repas à côté de CDG. On avait mangé comme si on ne reverrait pas de bonne pizza avant deux ans. On avait tort.
Infos pratiques : Paris vers Raiatea
- Air Tahiti Nui : Paris CDG, escale technique à Los Angeles, arrivée Papeete le soir. 21h25 de vol. Boeing 787-9. La référence confort sur cette ligne
- French Bee : Paris Orly, escale à San Francisco, environ 27h30 de trajet total. Moins cher, moins confortable. Option viable si le budget prime
- Correspondance Papeete–Raiatea : vol Air Tahiti, 40 minutes. Si vous arrivez à Faa’a en soirée, prévoir une nuit sur place avant de continuer
- Escale LAX ou San Francisco : les valises en soute restent dans l’avion, mais les bagages cabine sont à prendre avec vous pour les contrôles douaniers. Avec des enfants, prévoyez large : les files peuvent être longues
- Places dans l’avion : évitez le fond de l’appareil en famille. Embarquement et débarquement avec bagages et poussette depuis le fond, c’est compliqué
- Formulaire d’entrée en Polynésie : à remplir avant l’atterrissage à Faa’a. S’il ne vous est pas distribué à bord, signalez-le avant l’arrivée
- Colliers de fleurs à Faa’a : réservés aux arrivants attendus par un hôtel ou une pension. En revanche, musique et chants polynésiens à l’aéroport à l’arrivée
- Aéroport de Raiatea : tarmac, bagages en cinq minutes, pas de file. Après tout ce trajet, c’est une bonne surprise
- Grèves Air Tahiti : elles arrivent. Prévoyez une marge avant votre correspondance internationale si vous repartez de Raiatea







