Partir en MAD en Polynésie française : ce que la note de service ne dit pas
Un soir de décembre, on regardait Vaiana 2. Huit mois plus tard, on vivait là-bas.
C’était début décembre 2024. Il faisait zéro degré dehors. Amir dormait chez ses grands-parents, comme chaque semaine. Alice, Iris et moi, on était au cinéma.
On venait de déposer le dossier de mise à disposition d’Alice quelques semaines plus tôt. On y croyait vraiment. Je passais mes soirées sur des groupes Facebook polynésiens, à lire des témoignages, à regarder des annonces de logement sur Tahiti pour se faire une idée des prix. J’avoue que dans ma tête, j’avais fait le lien avec Stitch. C’est Alice qui m’a remis à ma place : Lilo et Stitch, c’est Hawaï. Pas la Polynésie française. Rien à voir. N’est pas spécialiste du Pacifique qui veut.
Vaiana, en revanche, c’est bien la Polynésie. Et ce soir-là, dans la salle, une pensée s’est imposée très simplement : dans huit mois, on allait vivre là.
Aujourd’hui, on regarde Vaiana différemment. Pas le film qui a changé. Le regard.
Cet article, c’est ce qu’on aurait voulu lire avant de se lancer. Pas la note de service officielle, elle existe, elle est publique, mais elle ne dit pas grand-chose de ce que ça implique vraiment. Ici, on raconte plutôt comment ça se passe en vrai : ce qu’on ne sait pas au départ, et ce que ça change concrètement pour une famille. On n’est pas un site spécialisé en droit de la fonction publique. On est juste passés par là.
L’essentiel avant d’aller plus loin : une MAD dure deux ans renouvelables une fois, le salaire est indexé, selon les postes on ne choisit pas forcément son île (les profils du second degré peuvent parfois exprimer des préférences), on a seulement quelques jours pour accepter ou refuser une fois retenu, et la situation du conjoint est une vraie question à anticiper. Tout le reste, c’est ce qu’on développe ici.
Une MAD, c’est quoi exactement ?
La mise à disposition permet à un fonctionnaire de l’Éducation nationale d’aller exercer en Polynésie française tout en restant rattaché à son corps d’origine. On ne démissionne pas. On ne change pas de statut. On part pour deux ans, renouvelables une fois, avec la possibilité de revenir ensuite dans son académie.
C’est là que ça diffère d’une mutation classique. On ne postule pas à un poste précis en choisissant son école. On dépose un dossier dans son académie, qui suit ensuite le circuit administratif. Et c’est le ministère polynésien de l’Éducation qui choisit les candidats retenus. Pas vous. Pas votre chef d’établissement. Eux.
Cette nuance change tout dans la façon de vivre la procédure. On n’est pas en position de négocier. On est en position d’attendre.
Qui peut candidater ?
Tous les enseignants titulaires du second degré peuvent déposer un dossier : professeurs de toutes disciplines, CPE, psychologues de l’Éducation nationale. Les professeurs des écoles spécialisés peuvent également candidater, c’est le cas d’Alice, enseignante en SEGPA.
Certaines disciplines sont plus représentées que d’autres. Les profs de maths, de français, de gestion, d’enseignement professionnel, d’EPS, on en croise beaucoup ici. D’autres profils sont plus rares sans être impossibles. Pour les détails discipline par discipline, la page Facebook Conseils MAD Enseignants Polynésie Française est une ressource bien plus précise que nous sur ce point.
Pour les conjoints qui travaillent dans l’Éducation nationale, il faut être clair : il n’existe pas forcément de solution équivalente pour venir exercer en Polynésie. C’est quelque chose que j’ai mis du temps à comprendre. Je pensais qu’il y aurait une façon ou une autre de candidater, un poste possible, un dispositif que je n’avais pas encore trouvé. Je suis assistant social scolaire, en cherchant bien, j’ai fini par comprendre qu’il n’y a pas de mutation possible ici pour ce type de poste. Les recrutements locaux existent, avec une priorité donnée aux personnes déjà formées et présentes sur le territoire. J’ai donc demandé une mise en disponibilité : ce statut ne permet pas de travailler pour le même ministère, même sur un autre poste. Je ne perds pas mon poste, mais je n’ai plus de salaire pendant cette période. C’est une réalité à anticiper sérieusement avant de se lancer.
Le calendrier réel : de décembre aux quatre jours pour décider
La procédure ouvre chaque année en novembre. On dispose d’environ dix jours pour constituer et déposer son dossier sur la plateforme dédiée : lettre de motivation, dernier rapport d’inspection, arrêté d’avancement, avis du chef d’établissement. Tout est dématérialisé, dans un délai court. Dans notre cas, on a déposé début décembre.
Ensuite, l’attente. Elle dure plusieurs mois. Les réponses tombent en mars. Entre décembre et mars, la vie continue exactement comme avant. On va au travail, on gère le quotidien, et le projet reste dans un coin de la tête sans qu’on sache ce qu’il va donner. En janvier, on prépare les vacances au ski. En février, les copains demandent où on part cet été. On répond qu’on ne sait pas encore, sans vraiment expliquer pourquoi. En mars, des collègues commencent à s’étonner qu’on n’ait toujours pas réservé de billets pour l’été.
La réponse est arrivée un vendredi matin. Alice a ouvert la porte de la chambre. Elle m’a regardé et a dit simplement : « chéri… ». Pas besoin d’en dire plus. Elle venait de voir le mail. On était pris.

Moi, j’ai passé ma journée de travail à taper « Raiatea » entre deux rendez-vous. Ce que j’ai trouvé n’avait rien à voir avec ce que je m’étais imaginé depuis des mois en regardant des logements sur Tahiti.
Ce moment, elle le raconte elle-même, avec son regard à elle, dans cet épisode du podcast, un an après le mail.
Ce que personne ne dit vraiment : une fois retenu, on n’a que quelques jours pour accepter ou refuser. Dans notre cas, c’était quatre jours pour décider si on bascule sa vie à 16 000 kilomètres. Alice, elle, était partante. Moi, j’hésitais encore. On s’était fixé une règle : qu’au moment où je parte pour Paris le mardi matin pour une réunion syndicale, la décision soit prise. Pas question de trancher à 700 kilomètres de chez soi, au téléphone entre deux réunions.
Le lundi soir, les enfants étaient couchés. J’avais tourné ça dans ma tête tout le week-end. J’avais préparé un petit texte dans la journée, quelques phrases pour mettre de l’ordre dans ce que je ressentais. Je le lui ai lu. Elle, elle était déjà prête. Moi, j’ai compris à ce moment-là que si je disais non, ce serait uniquement par peur. Pas par conviction. Alors je l’ai dit, simplement. Que j’y allais.
Joindre les actes à la parole, c’est ce que je disais tout le temps aux autres. C’était le moment de le faire.À partir de là, ce n’était plus un projet. C’était une décision qui réorganisait tout le reste.
On raconte ce moment plus en détail dans l’article sur les raisons qui nous ont poussés à partir en famille
On ne choisit pas forcément son île
Pour les postes comme celui d’Alice, on ne choisit pas son île. On candidate pour la Polynésie française dans son ensemble, et c’est le ministère polynésien qui décide de l’affectation. Pour d’autres profils et d’autres types de postes, il est parfois possible d’exprimer une préférence géographique, mais ce n’est pas une règle générale.
Quand Alice a dit « Raiatea » ce vendredi matin, j’ai cherché sur la carte. Depuis des semaines, je regardais des annonces de logement sur Tahiti. Dans ma tête, c’était Tahiti. Ma chef de service, à qui j’avais annoncé ma demande de disponibilité, m’avait même proposé de passer un coup de fil à un contact qu’elle avait là-bas. Sauf que ce contact était sur Tahiti. C’est une anecdote qui dit quelque chose de réel : beaucoup de gens qui connaissent la Polynésie ne connaissent en réalité que Tahiti.
Avec le recul, on ne changerait rien. Mais il faut être honnête : si on avait été affectés aux Marquises ou dans les Tuamotu, on aurait probablement refusé. Ces îles sont d’une beauté réelle, ce n’est pas la question. C’est le niveau d’isolement qui, avec deux enfants, aurait été difficile à assumer pour nous. C’est une question que chaque candidat doit se poser avant de déposer son dossier : jusqu’où êtes-vous prêts à aller, géographiquement et humainement ?

La question financière : autant en parler franchement
C’est la question que tout le monde se pose. On préfère y répondre directement plutôt que de faire semblant qu’elle n’existe pas.
Pendant les quatre jours, j’ai cherché des informations partout. Les groupes Facebook, les forums expats, les sites spécialisés. Et même en cherchant vraiment, les informations précises sur la MAD sont difficiles à trouver. Les discussions sont éparpillées, souvent incomplètes, parfois contradictoires. À un moment, j’ai demandé à une IA. Elle m’a dit que les primes n’étaient pas indexées. C’est faux. Toutes les primes sont indexées. C’est le genre de détail qui change les calculs, et qu’on ne trouve pas facilement en cherchant seul.
Ce qu’on peut dire avec certitude : le salaire est indexé en Polynésie. Pour les îles sous le Vent, comme Raiatea, le coefficient est de 1,84. Les primes sont indexées, les heures supplémentaires aussi. Il existe une indemnité de résidence spécifique, l’IRPL, qui n’existe pas en métropole. En revanche, une contribution sociale territoriale, la CST, s’applique sur le salaire, autour de 300 euros mensuels selon les revenus, à la place de l’impôt sur le revenu.
Dans les faits, le salaire augmente significativement. Mais ce n’est pas le doublement dont certains parlent parfois. Il y a des cotisations spécifiques, et souvent des décalages de paiement à l’arrivée qui peuvent durer plusieurs mois. On a mis du temps avant d’avoir un salaire correspondant exactement à ce qu’on avait calculé.
Dans notre cas, on est passés de deux salaires à un. En cumulant tout sur l’année, on gagnait plus en métropole. Mais ici, le salaire reste confortable et permet de vivre très correctement. La différence, c’est surtout qu’on ne consomme pas de la même façon. Ce n’est pas une question de pouvoir d’achat brut. C’est une question de ce qu’on fait de ce qu’on a.
Sur l’IFCR : elle est conditionnée aux cinq années d’ancienneté dans son académie d’origine au moment du départ. Pour un départ en août 2026, il faut être en poste dans la même académie depuis l’année scolaire 2020-2021 au moins. Pour une famille avec deux enfants, cette indemnité représente une somme significative, autour de 14 000 euros dans notre cas, qui sert principalement à absorber les frais liés à l’installation (équipement, premiers mois). Un point souvent oublié : elle est aussi versée au retour. Ce n’est pas un bonus qu’on “gagne”, mais un dispositif prévu pour accompagner le départ et le retour.
Une chose qu’on essaie de ne pas perdre de vue : l’indexation compense un coût de la vie effectivement plus élevé sur certains produits. Mais les Polynésiens, eux, n’ont pas cette indexation. Cette réalité mérite d’être gardée en tête.
Pour celles et ceux qui souhaitent aller plus loin sur les questions de salaire ou d’indemnités (IRPL, simulation globale), on a construit des outils à partir de notre propre expérience. Vous pouvez nous contacter ici si besoin.
📌 Pour aller plus loin : tout ce qu’on a raconté
Cet article pose les grandes lignes. Mais une MAD, c’est aussi des dizaines de décisions concrètes qui s’enchaînent une fois que le oui est dit. On a essayé de raconter chacune d’elles.
- La préparation : ce qu’on ne comprend vraiment qu’après coup, et les premières démarches après la décision.
- La logistique du départ : valises, cantines ou fret, et quels vêtements emporter en Polynésie.
- Les deux urgences à l’arrivée : se loger à Raiatea et acheter une voiture.
- La scolarité des enfants : comprendre l’école au Fenua et nos premiers mois à l’école d’Avéra.
- La santé : la couverture passe par la CPS à l’arrivée. Depuis avril 2025, la MGEN est obligatoire pour les enseignants en MAD — un point à anticiper avant le départ. Un article dédié arrive.
- La vie une fois installés : solitude, adaptation et équilibre en famille.
- Une ressource externe : la page Facebook Conseils MAD Enseignants Polynésie Française pour les questions techniques et administratives précises.
La dernière fois qu’on a regardé Vaiana, on était à Raiatea. Les enfants connaissent le film par cœur. Nous aussi, maintenant. Sauf qu’on ne le regarde plus de la même façon, les cocos, la vie insulaire, le rapport à l’océan… Ce n’est plus un décor de dessin animé. C’est notre quotidien.
Avec le recul, et encore plus depuis que nos proches sont venus voir ce qu’on vit ici, on se dit qu’on a bien fait. Ils ont découvert notre quotidien, partagé nos journées, et on a vu dans leur regard qu’ils se plaisaient ici autant que nous.
Ce soir de décembre 2024, dans la salle de cinéma, on ne savait pas encore tout ça. On savait juste qu’on avait envie d’essayer.







