Une carte qu’on n’a pas choisie.
L’autre jour, sur le chemin du retour entre l’école et la maison, ça m’est venu sans prévenir. On fait souvent les mêmes choses. Pas par lassitude. Pas par manque d’idées. On a fini par tracer une carte de l’île qui n’appartient qu’à nous, sans s’en rendre compte, à force d’y revenir. Pas celle des panoramas et des belvédères, pas celle des excursions du dimanche, pas celle qu’on avait imprimée avant d’arriver. Une autre, faite d’endroits qui ne sont sur aucune brochure et qui se sont chargés à force qu’on y passe. Une route, un marché, un café, une terrasse, deux ou trois autres. Et surtout, à force qu’on y croise les mêmes gens. C’est peut-être ça, vivre quelque part. Avoir sa carte, et la refaire chaque semaine sans avoir besoin de la regarder.
La route pour aller à l’école
Il y a des matins, après une pluie de nuit, où le ciel se dégage juste au moment où on prend la voiture. Les pics des montagnes d’Avera apparaissent là où, la veille encore, il n’y avait que du gris bas. Et avec eux des arêtes, des maisons accrochées plus haut, des choses qui étaient là tout le temps et qu’on ne voyait pas. J’ai dû faire ce trajet cinquante fois depuis qu’on s’est installés à Uturoa en janvier. Je continue à y voir des choses nouvelles.

Le reste du temps, on parle. Avec les enfants, des choses banales. L’école, les copains, les anniversaires à venir, Noël dont on parle déjà alors qu’il est loin, les proches qui arrivent bientôt, ce qu’on fera ce week-end. C’est une route où il se passe peu de choses, et où pourtant on croise toujours les mêmes gens. Lucas, qui fait le trajet inverse pour amener ses enfants à l’école près de chez nous, deux voitures qui se croisent tous les matins, chacune avec les enfants de l’autre direction. La maman d’une copine d’Iris qui part travailler. Et Donald, l’ancien intendant de la maison d’avant, qu’on croise en voiture et avec qui on a juste le temps d’un signe. Une fois, on s’est revus au centre-ville, et on a parlé un long moment. Sinon c’est ce salut au volant, deux fois par semaine, qui ne s’arrête pas. On a déménagé, le lien n’a pas bougé. C’est qu’il ne tenait pas à la maison.
Les courses du lundi
Le lundi matin, c’est logistique. Pas un moment qu’on attend, pas une corvée non plus. Une mécanique qui s’est installée. Distributeur de billets, marché, Carrefour, voiture chargée, dans cet ordre, parce qu’au marché on ne paye qu’en liquide et que le distributeur est juste à côté.
Au marché, je m’arrête toujours chez la même vendeuse. Une femme polynésienne, proche de la soixantaine, qui cultive elle-même ce qu’elle vend. Son farpou, c’est tout, c’est son rythme. Elle vient parfois avec sa fille aînée, qui a un bébé maintenant. Et quand elle ne peut pas être là, c’est sa fille cadette qui prend le relais et tient le stand à sa place. Il y a une chaîne, derrière ce stand, qu’on ne voit pas depuis l’allée. La dernière fois qu’on s’est parlé, elle m’a dit qu’elle avait beaucoup à faire en ce moment, que ce n’était pas toujours évident d’être présente au marché tous les jours. Je l’ai écoutée, et j’ai pensé que c’était la première fois en métropole, sans doute, que la personne à qui j’achetais mes fruits me racontait pourquoi elle était fatiguée. Je prends souvent les mêmes choses chez elle, des fruits de la passion, des bananes, des citrons verts, parfois des ananas quand elle en a. Et parfois autre chose, selon ce qu’elle me conseille selon ce qu’elle a sorti ce matin-là.
Ensuite, Carrefour avec la liste. Comme tout le monde ici on jongle entre les enseignes, parce qu’aucune n’a tout. Mais le lundi, c’est Carrefour. Et à Carrefour, il y a Gus. Gus, c’est le gars qui te court après dans le magasin quand il ne travaille pas, parce qu’il t’a aperçu au loin et qu’il veut absolument te saluer. C’est aussi celui qui sort un biscuit ou un chocolat de sa caisse pour les enfants quand on passe. On l’a vu faire plusieurs fois, et ça nous prend toujours par surprise. Les autres, je connais leurs visages, pas leurs prénoms, et j’en suis désolé. Mais ils sont tous comme ça. Souriants, qui demandent comment ça va, qui rigolent avec nous, surtout sur les croisiéristes qui descendent en masse à Uturoa les jours de paquebot. La blague qui tourne, ce n’est pas une blague qu’on raconte, c’est un regard partagé entre des gens qui vivent ici et qui regardent passer des gens qui ne font que regarder. Le week-end, les caissiers et caissières sont en chemise et robe fleuries, couronne sur la tête. Le lundi, tenue normale, et on se parle pareil. Je ressors avec le caddie rempli, la liste cochée, et l’idée que ce n’est pas rien, finalement, d’aller faire ses courses dans un endroit où quelqu’un te court après pour te dire bonjour.
Les amis en bas
On s’écrivait déjà avec eux quand on était encore à Dunkerque. Alice avait été mise en lien avec eux par une collègue qui enseignait ici et qui repartait juste avant notre arrivée. Elle nous avait dit qu’on s’entendrait bien. On s’entendrait bien.
Ce qu’on n’avait pas anticipé, c’est qu’on ne les aurait jamais rencontrés ailleurs. Pas à cause d’un milieu social ou d’une distance géographique, à cause de tout. Des trajectoires, des âges, des métiers, des histoires. Ce sont des vies qui ne se seraient pas croisées sans ce déménagement à l’autre bout du monde. Et pourtant on a les mêmes codes, le même humour, les mêmes trucs qui nous font rire, le même goût pour les choses simples bien faites. Lui est magicien à ses heures perdues, passionné, vraiment bon. Elle a une énergie qui tient une pièce. Ce sont des gens qui font les choses par plaisir de pouvoir les faire, par plaisir du partage. C’est rare, et on le sait.
Ils sont sur leur troisième année à Raiatea, ils ont obtenu leur CIMM, ils restent. Et ce qui est ouf, c’est qu’ils ont acheté un terrain dans notre résidence, la rue juste en dessous de chez nous. Ils construisent. On va devenir voisins. En attendant, ils habitent à deux minutes en bord de mer. On descend la pente depuis chez nous et on y est. Le week-end dernier, on s’est fait un repas burger maison. J’avais ramené la friteuse et la machine à glace, eux avaient préparé les sauces. Comme au McDo, mais en mieux. Les enfants jouent ensemble tout le temps. Ils ont un bateau, et ils nous embarquent souvent pour Ofetaro. Le motu, pour nous, ce n’est pas une expédition, c’est ce qu’on fait avec eux quand le temps est bon.

Avant six heures et quart
Le matin où je cours, je pars avant six heures et quart, baskets aux pieds, depuis la maison, par flemme de prendre la voiture. Un kilomètre de descente jusqu’en bas de la résidence, cinq cents mètres de plus pour atteindre l’entrée de la ville au niveau du rond-point de la station essence. Je longe le front de mer, je passe le port, la piscine, je remonte une rue qui passe près de la bibliothèque, j’arrive vers Fare Rata, je prends à droite au rond-point, je rentre. La pente du retour, je la finis en marchant. Même en descendant le matin, elle est dure. En remontant après une boucle, je n’essaie même pas.
Alice court aussi, avec une amie qui habite près des amis d’en bas. Elles ont leur boucle, avec des montées parfois. On ne court pas souvent ensemble, organisation familiale oblige.
Quand mon frère est venu en avril, on a couru ensemble un matin. On arrivait sur le front de mer et un bateau de croisière passait la passe. On en voit souvent ici, ça fait partie du paysage. Mais celui-là, à cette heure-là, avec la lumière qu’il y avait, il était particulièrement beau. On s’est arrêtés sans se le dire. Il s’en souvient encore.
La Raie’gate
C’est un café face au lagon, au bord du quai maritime. Quand on commande un allongé, on vous sert un verre d’eau avec. Personne ne le demande, personne ne le promet, il arrive simplement à côté de la tasse. Pour qui boit beaucoup de café et cherche un endroit où s’asseoir, ce sont ces détails-là qui décident.
J’y vais le mardi ou le vendredi matin, les jours où j’ai un peu moins à faire. Au début, c’était mon QG. Quand je créais le site, je m’y installais avec l’ordinateur, je lisais le journal, je travaillais en terrasse pendant des heures, en regardant les passants. Maintenant j’y vais moins, mais quand j’y vais, c’est pareil. La terrasse, l’allongé, le verre d’eau. Le patron passe parfois, on échange quelques mots quand il a le temps.
En face, il y a Taha’a. C’est là qu’Alice enseigne. Je bois mon café en face de l’île où elle travaille, et il a fallu du temps avant que je m’aperçoive de ce que ça voulait dire. Je n’avais pas cette image-là en arrivant. On ne se construit pas une vie en se disant qu’un jour on boira un café face à l’île de l’autre. Ça arrive, c’est tout.
Samedi dernier, on s’est retrouvés à la Raie’gate à six heures du matin avec des copains, pour voir la finale PSG-Arsenal. On était de l’autre côté de la planète, dans un café face à Taha’a, à regarder un match de foot à l’heure où le soleil se lève. Il y a des moments où on se rend compte de l’endroit où on est. Celui-là en était un.
Une terrasse, et puis l’autre
Avant, on en rêvait. À l’arrivée, on cherchait un bord de mer qu’on n’a pas trouvé. Dans notre première maison à Avera, on se plaignait de ne pas avoir de vraie terrasse. On avait un carport qui en faisait office, vue sur la pente de la résidence. Ce n’était pas ce qu’on s’était imaginé.
Ici, on a une terrasse ouverte sur le lagon. C’est le charme de la maison. On y a fini par mettre un salon de jardin pour un coin calme, un peu à l’écart de la table à manger.
Au retour de l’école, ça s’anime. Les enfants se jettent à la piscine, qui donne sur la terrasse. Amir sort sa trottinette, ou alors il fait son Sonic. Il court autour de la table, les bras tirés derrière comme dans le dessin animé, pour aller plus vite. Iris s’installe au salon de jardin avec ses feutres et ses feuilles. Elle colorie pendant des heures, appliquée, concentrée sur chaque détail, dans sa bulle. Alice rentre, sort son tapis, fait son sport, ou se pose avec un livre. Moi j’ouvre l’ordinateur. Chacun a son coin sans qu’on l’ait jamais décidé. On y mange le week-end et certains soirs. On entend les vagues. On voit les bateaux de croisière passer par la passe au matin.

Et puis il y a les autres moments. Les enfants à l’école, Alice sur Taha’a, la pluie qui tombe. Je passe sur la terrasse en allant chercher quelque chose dans la maison. Je vois la table mouillée, les chaises vides, le lagon gris derrière. Ça aussi, c’est notre terrasse. C’est peut-être même celle qu’on reconnaît le mieux.
Une carte qu’on n’a pas choisie
Une route, un marché, des amis en bas, un parcours, un café, une terrasse. Ce n’est pas grand-chose. Ce n’est pas spectaculaire. Ce n’est sur aucun guide. Et pourtant tous ces endroits portent des prénoms. Lucas qui croise notre route. Donald qu’on continue de saluer. Une vendeuse dont je connais maintenant la famille. Gus qui court après les clients pour leur dire bonjour. Un magicien qui est devenu un ami. Certaines choses nous étonnent encore. Mais celles-là, on les fait sans y penser. C’est peut-être ça qu’on n’avait pas vu venir : qu’on finirait par avoir une vie ici, et que cette vie tiendrait dans des endroits qu’on traverse en boucle, parce qu’on y retrouve des visages qu’on connaît.







